mercredi 6 décembre 2006

Je me reporte à une époque pas si lointaine, à des jours qui font encore partie du calendrier actuel. À peine une ou deux pages ont été tournées.

C'était du temps où un jeune homme me plaisait. Où il m'intrigait avec son teint foncé, avec son sourire adorable, avec ses yeux marron (j'ignore en fait quelle teinte exacte de brun doit être désignée par le terme «marron», mais j'ai décidé que celle de ses yeux est digne de ce nom) qui couraient un peu partout lorsqu'il s'adressait à autrui, et avec son esprit un peu distrait qui le poussait à parler de choses et d'autres qui n'avaient aucun lien entre elles et à questionner quiconque étant capable de satisfaire sa curiosité sur un détail quelconque, mais peu anodin, si on y pensait bien.

Il s'agit de l'instant où, sous l'influence de substances éthyliques, il a choisi de m'embrasser. Il ne l'aurait pas fait sans le coup de pouce de ces vapeurs encourageantes. Il s'agit de mon envie déjà existante de poser moi-même le pareil geste. J'aurais initié le baiser s'il n'avait pas posé ses lèvres sur les miennes. Peu importe à qui la faute doit être attribuée, le fil des événements était déjà bouleversé.

Et puis il y a eu du noir, dû à des paupières trop longtemps fermées pour savourer, à un éclairage faible de fin de soirée, à une promenade sous les quelques réverbères de garde pour la nuit, et à une pièce aux volets fermés. Et puis il y a eu deux ombres qui se sont rapprochées, touchées, appréciées et finalement reposées l'une contre l'autre. Il y a eu des soupirs, des sourires, des nervosités, des souffles apaisés.

C'était du temps où je recommençais à vivre. Où j'étais redevenue plus qu'une fade image de celle que j'étais avant. Où je ne suffoquais plus à l'idée d'être seule, où je n'avais plus envie de me déchiqueter les veines. Je reprenais goût à tout ce qui, autrefois, me faisait vibrer. Je recommençais à penser et à parler la phrase unique qui n'effleure personne d'autre que moi. Je riais à nouveau, je buvais mon chocolat, je me remettais à l'écriture et je me branchais à la musique comme auparavant.

Il s'agit de cet échange devant un café costaricain des plus sophistiqués et un chocolat chaud très mousseux, de ces chansons partagées dans une petite chambre, de ces aveux et de cette entente, de ces baisers volés dans un lit satiné, de cette tendresse, de ces étreintes, de ces paroles chuchotées, de ce ton emprunté qui incarnait toute l'intimité voulue, de ce confort, de cette espèce d'extase, si vraiment j'ai le droit de m'emporter et d'oser qualifier ces heures ainsi...

Et puis il y a eu l'attente de le revoir, étirée par deux semaines de voyage, mais rassurée par des messages envoyés. Il y a eu un retour raté provoqué par une panique précipitée de sa part, ou tout simplement par un constat décevant. Il y a eu une fin, des silences, des explications insatisfaisantes, sa gêne immense et mon espoir démesuré que tout recoulerait comme avant.

C'était du temps où je croyais qu'un lien s'était tissé entre deux êtres. Où je pensais avoir rencontré quelqu'un à l'âme semblable à la mienne. Je connaissais l'intérêt qu'il me portait, ou plutôt celui qu'il prétendait avoir pour moi. Je me disais que son insécurité était ce qui l'avait fait fuir, qu'il avait opté pour l'assurance de ne pas souffrir par peur de se faire prendre au jeu. Jeu que je ne souhaitais jouer qu'avec lui, et non pas à ses dépens.

Il s'agit de cette soirée durant laquelle il a offert de m'écouter. De cet endroit que je jugeais peu approprié. De ce costume rétro qui m'enlevait toute crédibilité. De cette musique trop forte qui nous obligeait à gueuler, parfois.

Et puis il y a eu mes vérités. Il y a eu mon intention de le convaincre de l'aspect minable de sa raison pour vouloir m'éloigner. Il y a eu ses révélations, des malaises, des taquineries, de longs regards, des bras qui se frôlaient. Il y a eu cette lueur qui s'est formée en moi et qui me chuchotait que tout irait pour le mieux, maintenant.

Mais maintenant il ne reste plus que son rejet. Il ne reste plus qu'un écran qui me révèle à sa place que c'est fini. Ne reste plus que ma honte de m'être emballée, mon embarras d'y avoir cru. Il ne reste plus qu'un froid. Il ne reste plus que lui, qui s'en est tiré. Ne reste plus que moi, qui devra m'en sortir. Qui devra le sortir de moi.

3 commentaires:

  1. Une chose de plus restera : ce texte magnifique.
    Je sais que ça n'est d'aucune consolation pour personne, mais si de ces situations peuvent naîtrent quelques morceaux de littérature, à mon avis, il y a un peu de cette lueur qu'on a pris l'habitude de qualifier d'espoir.
    Puis, sinon, il y aura toujours quelqu'un au bout du fil, celui qui écoute sans savoir quoi dire et qui dit peut-être des conneries, mais qui veut rester et qui ne partira pas.

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  2. Anonymous7/12/06

    On ne commande pas à ces mots de sourire, mais l'espoir existe encore...
    Il naît de petite chose et grandit à même notre coeur qui s'ouvre. Il meurt parfois, souvent, mais il revient toujours... Il nous nargue on dirait! Notre force d'y croire est toujours plus grande et, dans la mesure du possible, il ne faut pas s'imaginer, ni même se surprendre à penser, qu'il est toujours accompagné par la honte et le désarmement.
    Croire en la vie, croire en l'amour, et ce même si je dois tomber mille fois, les mots me rattraperont toujours.
    Après cette journée brumeuse, ce texte fait partie de ces choses qui me remplissent d'espoir.
    Je ne te demanderai pas de sourire, pas maintenant, mais je t'offre le mien :) de tout coeur et même s'il ne panse pas tes plaies, compte là-dessus, il est rempli d'espoir sincère.

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  3. La Petite Patience10/12/06

    Il te reste aussi de nombreux lecteurs qui continuent d'apprécier ton exil littéraire, cette petite incursion dans ton monde parfois complexe. Ne sous-estime pas les présences sporadiques et trop souvent discrètes, elles demeurent tout de même à ton écoute.

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